Blanche Gardin en 3 points

Dans la famille des humoristes incontournables de notre époque, je voudrais… Blanche Gardin. Si vous passez une bonne partie de votre vie (sociale) sur Netflix, vous aurez sans doute croisé le chemin de son dernier spectacle, « Je parle toute seule ». En avant toute !

1# Première femme remportant le Molière de l’humour, elle se remet son propre trophée


Le 28 mai 2018, devant une salle pleine à craquer de personnalités du paysage audiovisuel français, Blanche Gardin se tient seule sur fond de rideau doré. Armée de son petit sourire coquin, digne d’un jeune garnement s’apprêtant à commettre la bêtise du siècle, elle embraye sur le speech qu’elle a préparé pour déconcerter son public. Mettre mal à l’aise, Blanche aime ça. Sortir des sentiers battus par des mots plein d’esprit, c’est sa spécialité. Avec son faux air de petite fille sage, sa voix de fumeuse bégayant légèrement, le personnage est travaillé, peaufiné, jusqu’à devenir à la fois cru et blasé.

Cette performance au Molière de l’humour n’échappe pas à la règle, et les tirades géniales s’enchaînent, provoquant les rires du public séduit par ce petit bout de femme en pleine ascension. Aujourd’hui, la vidéo compte plus de 3 millions de vues sur YouTube, et on comprend rapidement pourquoi. En effet, ce qui devait arriver arrive : Blanche Gardin, au départ supposée remettre le Molière de l’humour au nominé, découvre qu’elle est l’heureuse élue. Se remettre le Prix à soi-même, c’est possible, et sa réaction est délicieuse (« C’est pour ça que je voulais le remettre (le prix), je voulais pas déranger toute une rangée… »). Première réaction de la comédienne : « Seule femme nommée l’année de l’affaire Weinstein. C’est tout moi, ça, c’est l’histoire de ma vie : la seule année où j’ai un prix il a aucune valeur ! (…) J’ai l’impression d’être un Rebeu du 9-3 admise à Science Po. » D’aucuns diraient qu’elle tire son inspiration de Pierre Desproges, elle fonce dans le tas : « Certains pensent que Pierre Desproges ne pourrait plus dire tout ça aujourd’hui : eh bien si, la preuve, je le dis. » Blanche Gardin n’a que faire de la bien-pensance, de la bienséance et autres normes sociales. Digne d’une femme paradoxale, elle applique de la pommade là où ça gratte aussi bien qu’elle pique où ça fait mal.

2# Elle signe sur Netflix un spectacle interdit aux moins de 17 ans


Au départ, c’est une apparence de femme « comme il faut ». Cheveux soigneusement coiffés, visage délicatement maquillé, taille cintrée dans une jupe corolle de bon goût, au-dessous du genou. Pas un poil de travers, ongle de cassé ni même bouton dépareillé. Blanche Gardin fait plaisir à voir. Et puis rapidement, le fossé se creuse entre l’apparence sage de la comédienne et les paroles qu’elle éructe de sa bouche écarlate, en flux contenu, parfaitement maîtrisé. Le rythme, s’il est saccadé, enclenche des images mentales efficaces. Les hésitations elles sont soigneusement planifiées, renforçant la puissance de sa prose. Blanche Gardin passe d’explications métaphysiques sur le sens de la vie au trajet en vélo après sa première sodomie.

On pourrait dire que malgré les rires qu’elle soutire de son public ébahi, son stand-up est dérangeant. Blanche Gardin nous met face à notre condition humaine irréversiblement éphémère, entre incontinence précoce et mort prochaine. Ses problèmes d’intestin et ses analyses fécales, elle les partage bien volontiers.

Son autodérision atteint des sommets lorsqu’elle se questionne sur le langage médical : « Sérieusement, vous le feriez si un médecin vous disait gentiment : « Maintenant, je vais vous mettre un doigt dans le cul? » On pense à tous ces célibataires de quarante ans, passés à côté du wagon de l’amour, seuls face à la décomposition progressive de leur corps, la désintégration de leurs organes internes. Vieillir à deux, c’est tout de même mieux, semble nous faire comprendre Blanche Gardin. Son one woman show est poignant de vérités, et c’est dans cet humour noir bien particulier qu’elle excelle.

3 # Elle a vécu les 400 coups : ce que sa page Wikipédia ne dit pas


Blanche Gardin base ses sketchs sur le personnage qu’elle a façonné : une célibataire endurcie de quarante ans, désillusionnée de l’amour, devant se résoudre à passer le reste de sa vie seule ou à enchaîner les expériences amoureuses décevantes voire traumatisantes. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’elle l’a vraiment vécu, le couple avec un pervers narcissique. Et ce n’est pas la seule période « noire » de la vie de Blanche. Le magazine Closer résume dans un article les grandes lignes sombres de son existence : « Blanche Gardin : hôpital psychiatrique, perte de son petit-ami, mort de son père… Les drames de sa vie. » 

Dans un article émouvant, Sylvain Merle du Parisien écrit  :

L’adolescence est difficile, avec de grandes phases de mélancolie, des larmes, du shit… A 17 ans, elle fugue avec une amie avec l’intention réelle d’aller se suicider au Danemark, laissant ses parents sans nouvelles pendant neuf mois. Déboussolée, l’ado échoue en Italie, à Naples. Errance, fêtes, drogues, manche et squats, elle est une « punk à chien ». Après un appel, son père accourt. Il pleure en la voyant. Elle rentre quelques mois plus tard.

Le père de Blanche meurt d’un cancer lorsqu’elle a 25 ans, la laissant vide, brisée, la cicatrice de la mort par overdose de son petit ami quelques années auparavant rouverte, béante. Avant de devenir comédienne – et de se considérer comme telle -, elle devient éducatrice à l’aide sociale à l’enfance en banlieue parisienne, après une « immersion temporaire dans la police ». La part d’ombre du monde moderne, elle l’a vue de ses propres yeux. Marquée au fer rouge par ses tragédies et celles des autres, Blanche se nourrit principalement de ses propres expériences pour écrire ses sketchs, et fait un début très remarqué dans les années 2000 au sein du Jamel Comedy Club. Quelques années, des films, des comédies, des séries et des one woman shows plus tard, la voilà sur Netflix avec ses belles jupes, son teint frais et son micro. Blanche est victorieuse, son attitude désarçonnante impose le respect, et elle se meut en tant que femme libérée dans un monde où le rire est encore essentiellement masculin. •

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