Pourquoi le Paradis ne fait plus envie

Que ce soit dans les sketchs des humoristes, sur les réseaux sociaux ou dans les films, le Paradis n’a plus la cote ces temps-ci. Comment expliquer que l’Enfer soit devenu dans l’imaginaire collectif l’antichambre « cool » qui suit la mort ? Pourquoi le Paradis est désormais associé à la fadeur, l’ennui ? Analyse.

Constat 1 – L’idéologie religieuse puise sa force dans le collectif

Dans la religion chrétienne et plus particulièrement dans la Bible, le Paradis est le lieu qui vient après la mort, où les humains méritants sont récompensés de leur bon comportement. La croyance est reprise dans la plupart des religions : que ce soit le nirvana ou le royaume de Dieu, il existerait un au-delà bienveillant pour ceux ayant mené une vie honnête, respectueuse de soi-même et d’autrui tout en suivant les principes religieux à la lettre. Ainsi ne se retrouveraient au Paradis que les individus les plus sages, altruistes et vertueux, pour vivre les uns avec les autres une vie de bonheur parfait et constant. Il s’agirait d’une terre verdoyante, où animaux et hommes ne craignent plus les souffrances, la maladie, ou, peur ultime, la mort. On pourrait donc penser que ce lieu est séduisant, en tous cas il le fut pour une large majorité de la population pendant des siècles : le Paradis était l’objectif ultime et l’Enfer une hantise profonde.

En parlant avec une amie de ce sujet qui, décidément, me fascine en ce moment, elle me disait : « Les gens réfléchissaient plus à leurs actes de manière collective ». D’une certaine façon, elle a raison : autour du catéchisme à l’école primaire, nos aïeuls réfléchissaient sur la vie en société et sur la portée de leurs actes dès leur plus tendre enfance. Les actes dits « mauvais » pouvaient avoir des conséquences, et, potentiellement, envoyer tout un chacun directement en Enfer, un endroit où ils seraient perpétuellement punis entre flammes dévorantes et gouffres sans fonds (on peut penser à l’Enfer de Dante, qui décrit les 9 cercles infernaux).

Or, si l’éducation religieuse était basée sur une peur, celle de rôtir parmi des démons à cornes, elle visait aussi un idéal collectif commun, le Paradis. Le succès d’une vie était donc couronné par ce jardin d’Eden, plus que par une réussite personnelle, la gloire, la reconnaissance ou la puissance.

Constat 2 – Les jeunes se revendiquent en majorité « sans croyance »… mais au profit d’un individualisme 2.0

La jeunesse de notre ère est marquée par un athéisme grandissant. En 2013, Le Figaro publie un article, La déchristianisation touche de plus en plus de jeunes Français, en se basant sur un sondage effectué par le CSA. Yves-Marie Cann, directeur adjoint du Pôle Opinion Corporate, expliquait même que : « Ces résultats laissent (…) présager que la perte d’audience du catholicisme en France devrait se poursuivre et s’accroître, la proportion de catholiques chez les adultes pouvant passer sous le seuil symbolique des 50% au cours des dix prochaines années. Si cette tendance se confirme, il est probable que les « sans-religion » constitueront d’ici 20 à 30 ans le principal groupe au sein de la population française. » Comment expliquer cette décroissance du christianisme pratiquant ? Il s’agirait peut-être, toujours selon l’article, d’une influence liée à l’opinion politique, puisque les fervents catholiques « se distinguent du reste de la population par une proximité beaucoup plus prononcée aux partis de la droite et du centre » et que nous sommes depuis 2009 gouvernés par des gouvernements se revendiquant de gauche – malgré l’hybride République en marche.

A mon avis, la raison est plurielle et bien plus complexe qu’une simple opinion citoyenne. Il faut surtout appuyer la domination de la « chose marchande » sur la « chose politique », et donc, religieuse.

Nous sommes en effet rentrés dans une ère de consommation excessive, de capitalisme mondial, et de sur-médiatisation des individus. Les réseaux sociaux ont octroyé à tout un chacun la parole, qui s’unissent en masse, créant une entité anonyme numérique avec laquelle le gouvernement comme les pouvoirs religieux doivent cohabiter. La suprématie gouvernementale n’étant plus – comme le témoigne la dernière élection présidentielle – suffisante face au pouvoir de Facebook ou de Twitter. Ainsi, l’Homme a redécouvert la puissance de son individualisme tout en exploitant toutes ses possibilités via les réseaux sociaux, devenues de réelles interfaces marchandes, puissances économiques à part entière, redéfinissant notamment les contours de la presse papier. Dans ce contexte, les jeunes se focalisent sur l’individu qu’ils sont dans leur vie présente, notamment face à la crise économique mondiale qui déstabilise la vision d’un futur prospère. Ainsi, j’ai de nombreux amis autour de moi qui, dans leur vingtaine, expriment avec ambition leurs objectifs de carrière, parfois même au détriment de l’honnêteté, de la morale ou de l’éthique. Le credo « les trop justes n’arrivent à rien » semble plus que jamais d’actualité.

Dans un monde où « l’homme est un loup pour l’homme », il faut montrer ses dents, sortir ses griffes, et être sans pitié. Pas top quand on veut survivre sur terre mais tout de même finir au Paradis, non ?

Constat 3 – Le féminisme ne cautionne pas Ève et Adam

Dans la Bible, Ève, première représentation de la femme que Dieu a fait à son image, se retrouve au Paradis avec Adam. Contre les recommandations strictes de Dieu, elle ne résiste point à la Tentation et mange le fruit interdit, ce qui lui vaudra son exclusion, avec Adam, du jardin d’Eden. C’est un détail qui n’a pas échappé aux féministes : la femme est celle à qui ont doit, selon la religion catholique, le pêché originel. Margaret Atwood, écrivain en vogue grâce à l’adaptation de son roman La Serveuse Écarlate en série (The Handmaid’s Tale), l’écrit elle-même : « The real curse of Eve was having to put up with the nonsense of Adam, who as soon as there was any trouble, blamed it all on her » (« La vraie malédiction d’Ève fut d’avoir à endurer l’absurdité d’Adam, qui la blâma dès que les ennuis arrivèrent »). Le Paradis ne correspond plus à l’image que se font les féministes du bonheur, puisque il est perçu comme un endroit patriarcal où les hommes continueront d’asseoir leur liberté. Le mouvement féministe n’attend pas la mort pour atteindre le bonheur, pour se battre activement pour une reconnaissance de la femme, soit une égalité entre les sexes.

La vraie bataille se fait donc sur terre, pas dans l’au delà. Pour cette raison, le Paradis perd aussi en saveur. Selon les féministes, les injustices doivent se régler en temps et en heure, pas dans un futur indéterminé…

Constat 4 – A la recherche du paradis perdu

Peut-être, aussi, que la jeunesse d’aujourd’hui ne souhaite pas penser au Paradis parce qu’elle se distancie de ses actions, prônant la liberté de s’exprimer, de créer, d’aimer. Ce rapport causal, cette chaîne de conséquence très définie et très encadrée de la religion catholique (un pêché = un châtiment) est quelque chose en lequel on préfère ne pas croire car trop responsabilisant. Vivre pleinement, faire la fête, donner son corps, sans se soucier du lendemain ni de ce qui nous attend après la mort enlève certainement un poids. Quand on a trop à se soucier dans le présent, comment prendre le temps de redouter un futur abstrait ?

Ce qu’il faut aussi garder en tête, c’est que les pêchés d’aujourd’hui ne sont plus les pêchés d’antan. Dans un monde en pleine mutation, où les principes et les valeurs fluctuent, comment définir ce qui entraînera l’accès au Paradis ou l’envoi inexorable en Enfer ?

Une série comme The Good Place, série Netflix, met en scène une jeune femme qui se retrouve dans « The Good Place » (soit le Paradis) par erreur, alors qu’elle devrait être en Enfer avec les gens qui, comme elle, ont beaucoup bu, menti, triché, volé, et agi égoïstement. Cependant, elle se prend d’amitié pour les habitants un peu niais, mais terriblement attachants de ce Paradis, et souhaite faire des efforts pour obtenir une seconde chance et devenir comme eux. Elle s’adapte en d’autres termes à une religion qui n’est pas la sienne, en quête de moralité et d’une vie plus saine.

En conclusion, les choses ne sont pas blanches ou noires. La jeunesse actuelle, si elle a « subi » l’athéisme de ses parents de la génération post-68, est en train de redéfinir les contours de sa religion personnelle et de sa spiritualité. L’Enfer, perçu comme l’endroit où les braves, les libres, les audacieux, se retrouvent, est en train de déteindre sur un Paradis, siège inébranlable de l’éthique et moral. Je vous laisse cogiter : quels seront les critères du Paradis de demain? •

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